C'est une enquête aussi implacable qu'un de ces « hommes à épaulettes » qui dirigent l'Etat russe « arbitraire, paranoïaque, corrompu et spoliateur ». Un livre passionnant et glaçant à la fois, utile pour tous ceux, nombreux depuis l'intervention militaire en Géorgie cet été, qui cherchent à comprendre le fonctionnement du Kremlin. Laure Mandeville, correspondante du « Figaro » à Moscou pendant vingt ans, livre ici une somme documentée, nourrie d'interviews du haut en bas de l'échelle sociale, sur la « criminalisation de l'Etat russe ».


C'est une enquête aussi implacable qu'un de ces « hommes à épaulettes » qui dirigent l'Etat russe « arbitraire, paranoïaque, corrompu et spoliateur ». Un livre passionnant et glaçant à la fois, utile pour tous ceux, nombreux depuis l'intervention militaire en Géorgie cet été, qui cherchent à comprendre le fonctionnement du Kremlin. Laure Mandeville, correspondante du « Figaro » à Moscou pendant vingt ans, livre ici une somme documentée, nourrie d'interviews du haut en bas de l'échelle sociale, sur la « criminalisation de l'Etat russe ». Le constat est terrible. N'importe quel entrepreneur peut voir débarquer un homme en uniforme lui déclarant d'un air narquois : « Ainsi donc, vous vous croyiez propriétaire de cette entreprise ? » La justice ou le fisc sont utilisés pour confisquer telle entreprise, envoyer en prison telle voix inopportune sous l'accusation commode d'« extrémisme ». Bref, l'Etat de droit est vu comme « une idéologie chancelante imposée par l'Occident », soulignent des proches de Poutine étonnamment francs. D'autant plus que les Russes ont depuis très longtemps l'habitude de s'accommoder de l'arbitraire. Et le Kremlin a englouti tous les contre-pouvoirs, judiciaire, législatif, médiatique, local (les gouverneurs des régions ne sont plus élus). Toute critique est accusée d'émaner d'un « chacal financé par l'étranger » et les télévisions orchestrent un véritable culte de la personnalité de Vladimir Poutine. Ce dernier est, aux côtés du timide Dimitri Medvedev et avec l'oligarque déchu, ancien patron de Ioukos, Mikhaël Khodorkovski, la figure centrale de ce livre qui se lit comme un roman, une farce, ou une tragédie grecque.

Une tragédie qui nous concerne au premier plan, avertit l'auteur, car, non content de déstabiliser ses voisins immédiats en finançant des mouvements sécessionnistes, le Kremlin cherche à prendre le contrôle des gazoducs européens pour imposer ses vues à coups de pressions énergétiques. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard s'il a envahi la Géorgie, coupable d'avoir laissé construire un gazoduc court-circuitant la Russie.

Après un rappel historique sur les erreurs des jeunes réformateurs entourant Boris Eltsine, manipulés par la nomenklatura communiste lors de la grande « prédation oligarchique » des années 1990, le livre décrit d'une plume pugnace la « prédation tchékiste » des années 2000 (la Tcheka était l'ancêtre bolchevique du KGB, devenu FSB). Cette organisation qui a espionné, terrorisé et assassiné des millions de Russes est honorée aujourd'hui comme symbole de la continuité de l'Etat et fêtée tous les ans, le 20 décembre ! Pour détourner la frustration des oubliés de la croissance, le FSB a bricolé une idéologie national-bureaucratique qui réhabilite Staline, cultive la nostalgie de l'empire et cherche des ennemis à l'étranger.

Ce réquisitoire devrait agacer les partisans du despotisme éclairé, une passion française depuis Voltaire, et qui, à droite comme à gauche, veulent voir en Poutine un Colbert ou un de Gaulle, constituant un utile contrepoids aux Etats-Unis et redressant son pays à coups de centralisation et d'intérêt supérieur de l'Etat. Rien n'est plus faux, rétorque Laure Mandeville. Les affrontements entre clans du FSB sont tout aussi dangereux que la confusion institutionnelle sévissant sous Eltsine. La prospérité est due essentiellement au pétrole et très concentrée. Laure Mandeville ne creuse pas le paradoxe d'un doublement en huit ans du niveau de vie moyen des Russes malgré l'absence d'Etat de droit. Elle a en revanche raison de souligner que, en l'absence d'investissements productifs, le pays se prépare des lendemains désagréables. L'économie russe compte fort peu de PME et, hors matières premières, la Russie n'exporte vers l'Europe pas davantage que la minuscule Islande.

Laure Mandeville ne peut se résoudre au cliché sur les Russes « inaptes à la démocratie ». Elle fonde quelque espoir en cette classe moyenne qui voyage, compare, surfe sur le Net, même s'il faut reconnaître que, pour l'instant, elle a « les pieds à l'Ouest mais la tête en URSS », et elle appelle les pays occidentaux à faire preuve de fermeté face au régime russe. « C'est dans notre intérêt, mais aussi celui des Russes. »

YVES BOURDILLON