Le Monde (France): "Le casse-tête russe des Occidentaux, par Natalie Nougayrèdeа"

 
 
 

La guerre de Géorgie a changé la donne entre les Occidentaux et la Russie. Jusque-là, dans les années Poutine, la Russie était perçue comme un partenaire difficile mais gérable. La rhétorique parfois fracassante du Kremlin était censée relever d'une recherche maladroite de prestige international. Derrière, ne se nichait qu'un souci de reconstituer l'Etat. Mais à l'été, un autre visage a surgi : une Russie militairement interventionniste, tentée de renverser par les armes le pouvoir dans un Etat voisin, prompte à redessiner la carte des frontières. De partenaire irascible, la Russie est devenue un problème de sécurité. Les Occidentaux cherchent depuis à reformuler leur politique. Mais "ni les Etats-Unis ni l'Europe n'ont encore trouvé la réponse", observe Stephen Sestanovich, ancien conseiller pour l'ex-URSS de la secrétaire d'Etat Madeleine Albright dans les années 1990.


La guerre de Géorgie a changé la donne entre les Occidentaux et la Russie. Jusque-là, dans les années Poutine, la Russie était perçue comme un partenaire difficile mais gérable. La rhétorique parfois fracassante du Kremlin était censée relever d'une recherche maladroite de prestige international. Derrière, ne se nichait qu'un souci de reconstituer l'Etat. Mais à l'été, un autre visage a surgi : une Russie militairement interventionniste, tentée de renverser par les armes le pouvoir dans un Etat voisin, prompte à redessiner la carte des frontières. De partenaire irascible, la Russie est devenue un problème de sécurité. Les Occidentaux cherchent depuis à reformuler leur politique. Mais "ni les Etats-Unis ni l'Europe n'ont encore trouvé la réponse", observe Stephen Sestanovich, ancien conseiller pour l'ex-URSS de la secrétaire d'Etat Madeleine Albright dans les années 1990. 

L'Elysée a présenté une initiative le 8 octobre : prendre au mot le président russe, Dmitri Medvedev, lorsqu'il parle de remettre à plat l'architecture de sécurité en Europe en évoquant une "civilisation européenne" où la Russie aurait sa place. Il s'agit de miser sur le jeune dirigeant de 42 ans qui serait moins traumatisé que M. Poutine par l'"humiliation" de la perte de l'Empire soviétique.

M. Sarkozy a proposé que se tienne, avant la fin de l'année 2009, un sommet de l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), dont les racines plongent dans les accords d'Helsinki de 1975. M. Sarkozy a posé des jalons : rien ne se fera sans les Américains ni au détriment des acquis que sont les règles et les valeurs de l'Union européenne, de l'OTAN, et de l'OSCE.

Les Occidentaux se perdent, en fait, en conjectures quant aux intentions des Russes. La guerre de cinq jours entre la Russie et la Géorgie aurait caché de vastes ambitions : pousser l'Occident à des tractations sur le bouclier antimissile américain, l'élargissement de l'OTAN, les forces conventionnelles en Europe. Le dossier nucléaire iranien figurerait dans l'équation russe.

Le rappel par M. Sarkozy d'un rôle américain essentiel pour la sécurité de l'Europe semble avoir contrarié ses interlocuteurs russes, mais l'ouverture française à Moscou est un tournant, d'autant qu'elle s'accompagne d'une proposition d'"espace économique commun" entre l'UE et la Russie. Les Allemands semblent s'en réjouir, très courtisés par Moscou, puisque c'est à Berlin, début juin, que M. Medvedev a, pour la première fois, exposé son idée de "traité de sécurité" paneuropéen.

Le pouvoir russe semble rechercher les dividendes d'une période propice, avec l'effacement américain, et une présidence française de l'UE soucieuse d'éviter la confrontation. Un mois après le début du conflit géorgien, le Kremlin a présenté ses demandes de "garanties". Aucun Etat, aucune organisation, ni "alliance militaire" ne doit pouvoir agir ni "se développer, au détriment de la sécurité" d'un autre Etat sur le continent européen, a dit M. Medvedev, le 8 octobre.

Le débat, s'il s'enclenche, promet de vives discussions entre Européens. La présidence du Conseil passera en janvier 2009 aux Tchèques, puis en juillet aux Suédois, qui sont sur des lignes plus dures vis-à-vis de Moscou. L'unité européenne sur la Géorgie s'est construite sur une stratégie multiple : pas de "business as usual" (report des négociations sur un partenariat avec la Russie), mais pas d'isolement de la Russie. En parallèle, la politique en direction des voisins de l'Est est relancée, et des efforts sont annoncés pour diversifier les approvisionnements en énergie.

"LES PRIORITÉS N'ONT PAS CHANGÉ"

L'administration Bush sur le départ semble avoir vu un avantage à laisser les Européens prendre les devants diplomatiques sur la Géorgie. "C'est bien que les Européens mènent", dit le secrétaire d'Etat adjoint Dan Fried. "Ça montre qu'il ne s'agit pas d'un problème entre la Russie et les Etats-Unis, mais entre la Russie et la communauté internationale." Après sa reconnaissance des "indépendances" ossète et abkhaze, Moscou s'est trouvé singulièrement isolé, sans le soutien chinois notamment. Le déploiement de 200 observateurs européens en Géorgie constitue une grande nouveauté. L'Europe, jusqu'à la guerre de l'été dans le Caucase, peinait à s'intéresser à la région. Mais sans doute ne faut-il pas se méprendre sur les intentions russes. A Genève, le 15 octobre, lors d'une ébauche de pourparlers de paix, le représentant russe Grigori Karassine a été clair : le mandat des Européens consiste à être garant des agissements des forces géorgiennes, dont Moscou veut empêcher le réarmement.

Alors que les acquis militaires russes sont avérés, les Occidentaux pensent tenir un atout. La Russie aurait présumé de ses forces : l'ampleur de son intervention en Géorgie a contribué à faire plonger la Bourse de Moscou. M. Medvedev a été obligé, en septembre, de rassurer les grands patrons russes : "Malgré le choix militaire, a-t-il dit, les priorités n'ont pas changé." Un plan de sauvetage financier a été décidé par le Kremlin (environ 180 milliards de dollars, 134,3 milliards d'euros). Ramené au PIB russe, il est "l'équivalent de trois fois celui des Américains", note l'économiste Andreï Illarionov, un ancien conseiller de M. Poutine.

Au sein du pouvoir russe, des tiraillements se seraient fait sentir. Selon des diplomates, c'est M. Poutine, seul, énervé de voir que les intenses efforts de relations publiques russes, visant à justifier l'invasion partielle de la Géorgie, ne rencontraient guère de succès au plan international, qui a décidé de franchir le pas de la reconnaissance des "nouveaux Etats" ossète et abkhaze. La réputation du pays en a souffert. Les retombées financières ont fait le reste. M. Medvedev s'efforcerait de rétablir l'image de son pouvoir. Faire mine, comme l'a entrepris M. Sarkozy, de bien vouloir discuter de l'architecture de sécurité en Europe, prendrait dans ce contexte un autre sens : donner une marge de manoeuvre au courant "réaliste" à Moscou, contre celui des "faucons".

Des deux côtés de l'Atlantique, on semble miser sur la nouvelle vulnérabilité économique russe pour voir l'équipe dirigeante à Moscou revenir à de meilleures dispositions. Chacun rappelle les intérêts communs fondamentaux : lutte contre la prolifération nucléaire et contre le terrorisme. La pédagogie la plus efficace ne relèverait ni des gestes d'apaisement ni des menaces d'endiguement. Elle tiendrait aux impératifs de la "globalisation". Le plan B, s'il en faut un, reste à élaborer.

Natalie Nougayrеde