Dominique Moïsi est conseiller spécial de l'Ifri.
Comment Vladimir Poutine peut-il être plus populaire aujourd'hui encore auprès des Russes, après près de dix ans d'exercice du pouvoir comme président ou Premier ministre, que Barack Obama ne peut l'être auprès des Américains après moins de dix mois de présidence ?
La cote de popularité du premier est de 70 %, celle du second d'un peu plus de 50 % seulement. Ces chiffres surprenants traduisent tout à la fois sans doute la force et la faiblesse des régimes démocratiques. Ils nous invitent surtout à nous pencher sur ce que pensent les Russes d'eux-mêmes et de nous, Européens en particulier, un exercice auquel nous ne nous livrons pas assez. Un peu plus d'attention nous aurait peut-être permis d'éviter l'explosion de violence dans le Caucase.
Si les Russes continuent de plébisciter Vladimir Poutine, c'est avant tout parce que leurs priorités ne sont pas les nôtres, et que le statut de leur pays est plus important à leurs yeux que le bonheur individuel de ses citoyens. Les Russes perçoivent douloureusement que, vu d'Europe, il n'y a guère de place pour la Russie. Ces sentiments de déclassement et d'humiliation sont les raisons principales aujourd'hui encore de la popularité de Vladimir Poutine.
L'Union européenne, dans sa difficulté à définir une politique commune à l'égard de Moscou après l'effondrement de l'URSS, a tout à la fois sous-estimé le niveau d'humiliation des Russes et surestimé considérablement l'attraction qu'elle pouvait constituer pour la Russie. L'ambition de Moscou n'a jamais été de rejoindre l'Union ; elle se voit comme le centre d'une nébuleuse, d'un empire en pointillé et certainement pas comme un appendice du club de Bruxelles. Les Russes se sentent orgueilleusement « ailleurs ». Rien ne leur est plus étranger que la logique de compromis de Bruxelles. Comment les héritiers directs d'un grand empire pourraient-ils ainsi se fondre dans des habits qu'ils jugent trop petits et trop contraignants, parce que démocratiques, pour eux ?
Si les Européens contemplent la Russie avec une indifférence teintée de considérations énergétiques plus encore que stratégiques - on peut « ignorer » Moscou, mais pas son pétrole ou son gaz -, les Russes, eux, regardent essentiellement avec « mépris » l'Union européenne. Ils sont bien conscients, et ils font tout pour l'encourager bien sûr, de notre incapacité à définir une politique commune à leur égard, une faiblesse tristement révélatrice de l'état de l'UE.
Exister par rapport aux Etats-Unis, se protéger par rapport à la Chine, s'il le faut en s'alliant avec elle, entre ces deux impératifs, il n'y a pas de place pour l'Europe dans les priorités stratégiques de Moscou. Toute évocation d'un retour à la guerre froide les remplit en fait de fierté ; n'existent-ils pas par la peur qu'ils peuvent lire dans notre regard ? Mais ils savent trop bien aussi qu'ils ne sont pas dans la même catégorie que la Chine, et l'évolution inversée de leurs courbes respectives de puissance et d'influence est douloureuse à leurs yeux. En se présentant comme « l'héritier de Pierre le Grand », Vladimir Poutine comprend le peuple russe, l'encourage et l'accompagne dans un exercice nostalgique de déni de la réalité. Il leur dit en quelque sorte : « Vous êtes grands parce que je veux que vous le soyez ; vous maîtriserez votre destin national comme je maîtrise mon propre corps. »
Continuer de « jouer dans la cour des grands » en dépit d'une démographie qui s'effondre et d'une économie qui exploite des richesses plus qu'elle n'en crée, telle est l'ambition majeure de Moscou.
Comprendre ce que pensent les Russes ne signifie pas accepter passivement l'évolution d'un peuple et d'un régime dont l'illusoire grandeur s'accompagne d'un niveau de corruption financière et morale, d'un mélange de vulgarité et de brutalité qui ne peut qu'amener à la conclusion que « les Russes méritent mieux ». Mais cette différence de perception entre le vécu des Russes et le ressenti des Européens est au coeur du problème des relations entre la Russie et l'Europe. Nous pouvons les juger, mais nous devons aussi les comprendre. La rencontre du mépris russe et de l'indifférence et de l'ignorance européennes constitue un bien dangereux mélange.
Dominique Moïsi




