Tribune de Geneve (Switzerland): "Poutine échappe encore à la colère des Russes"

 
 
 

«Comme d'habitude, le peuple russe est patient et passif...» Vladimir Klitchenko, 60 ans, victime parmi d'autres de la crise, juge avec scepticisme la réaction de la population. A Krasnoïarsk, grande ville de Sibérie, cet ingénieur s'est retrouvé au chômage après la faillite de son employeur, la compagnie aérienne locale. Avec ses camarades, il descend désormais régulièrement dans la rue. Pour protester contre son licenciement. Mais aussi pour manifester sa colère contre la gestion de la crise par le gouvernement de Vladimir Poutine.


Nikita Robert

«Comme d'habitude, le peuple russe est patient et passif...» Vladimir Klitchenko, 60 ans, victime parmi d'autres de la crise, juge avec scepticisme la réaction de la population.

A Krasnoïarsk, grande ville de Sibérie, cet ingénieur s'est retrouvé au chômage après la faillite de son employeur, la compagnie aérienne locale. Avec ses camarades, il descend désormais régulièrement dans la rue. Pour protester contre son licenciement. Mais aussi pour manifester sa colère contre la gestion de la crise par le gouvernement de Vladimir Poutine.

«Je ne vois aucun résultat concret de ses mesures anticrise!» peste Vladimir Klitchenko. Bravant le froid polaire (-30 °C), ces manifestations de quelques centaines de personnes ont été à Krasnoïarsk l'un des rares signes extérieurs d'un mécontentement social pourtant croissant. Comme dans le reste du pays, face aux réductions de personnel et aux retards dans le versement des salaires, il s'agit pour le moment plus d'une exaspération silencieuse et fataliste que d'une véritable explosion de colère.

L'inquiétude est pourtant perceptible à Krasnoïarsk. Cette cité métallurgique redoute le jour où Rusal, le géant de l'aluminium et l'un des principaux employeurs de la ville, transformera la baisse des prix mondiaux en licenciements massifs.

Hausse des prix

Parallèlement, à Krasnoïarsk comme ailleurs en Russie, la population se plaint de la hausse des prix des produits alimentaires, qui auraient augmenté de 30%, soit le double des statistiques officielles. Relancée de plus belle par la crise, cette inflation ajoute encore un peu plus au mécontentement ambiant. D'où le lent recul du gouvernement dans les sondages: nationalement, 43% des Russes désapprouvent son action contre 35% en mai 2008 (le taux d'approbation est passé de 61 à 54%), selon le centre d'analyse indépendant Levada. Mais la côte de Vladimir Poutine, ex-président devenu puissant premier ministre avec quelque 80% de soutien dans la population, n'a quasiment pas changé.

Cette popularité est bien réelle à Krasnoïarsk comme dans tout le pays qui voit en Poutine l'homme du retour à la stabilité après les chaotiques années de la présidence Eltsine.

Mais elle est aussi largement entretenue par diverses pressions financées par les «ressources administratives» et la propagande médiatique.

«C'est pour cela qu'il ne faut pas s'attendre en Russie à de grands défilés comme en Europe. Les médias cachent la vérité. Et à cause des pressions locales, beaucoup de gens ont peur de protester», regrette Andreï Telegine, l'un des dirigeants du Parti communiste à Krasnoïarsk.

Celui-ci estime qu'en février, 5000 personnes se sont retrouvées au chômage dans sa région. «C'est aussi dans la mentalité russe: on est en colère contre le gouvernement, mais on ne touche pas aux figures de leaders en qui on fait confiance en toutes circonstances», insiste Lev Goudkok, directeur du centre Levada.

Un pacte qui se fissure

Pressions, propagande et mentalité passive ont néanmoins leurs limites: si en septembre, la majorité des Russes répondait, comme le répétaient autorités et télévisions, que la crise était seulement un produit importé des Etats-Unis, ils pensent aujourd'hui dans une proportion similaire qu'elle a en fait ses causes avant tout en Russie. «L'opinion s'est inversée parce que les gens voient bien la réalité dans leur propre vie...» explique Lev Goudkok. Derrière le vieux mythe du bon tsar, la crise a bel et bien créé des fissures dans le «pacte» mis en place par le Kremlin entre le pouvoir et la population.