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VLADIMIR PUTIN

Media Review

13 february, 2009 13:14

Le Nouvel Observateur (France): "Vers un Yalta bis?"

La volonté de Barack Obama de régler les conflits dans lesquels les Etats-Unis sont engagés a conduit Washington à tendre la main à Moscou. Mais les dossiers sont si complexes que les négociations risquent d'être longues.

La volonté de Barack Obama de régler les conflits dans lesquels les Etats-Unis sont engagés a conduit Washington à tendre la main à Moscou. Mais les dossiers sont si complexes que les négociations risquent d'être longues.

De notre envoyé spécial à Munich, Vincent Jauvert

L'homme qui parle est un important officiel russe rencontré dimanche dernier lors du «Davos» des militaires et des diplomates, la conférence de Munich sur la sécurité . «Pour nous, dit-il, l'après-Bush a commencé aujourd'hui Tout est désormais en place pour un grand marchandage géopolitique entre Washington et Moscou.» De fait, à Munich, Russes et Américains ont annoncé qu'après huit années de tensions et de crises ils allaient enfin s'asseoir à la table des négociations. Et discuter de tous leurs sujets de discorde, de l'Iran au bouclier antimissile, de l'Afghanistan aux armements stratégiques. Jusqu'où iront ces tractations tous azimuts, cette partie de poker stratégique ? Un Yalta bis ?

Ballet diplomatique
Les retrouvailles ont été parfaitement orchestrées. A cette conférence de haut vol, Barack Obama et Vladimir Poutine ont dépêché leur numéro deux. Côté américain : dents blanches et poignée de main ferme, le vice-président Joe Biden. De l'autre, regard d'épervier, Marlboro au bec, le vice-Premier ministre de Poutine : l'ex-général du KGB, Sergueï Ivanov Dimanche matin, Joe et Sergueï se sont retrouvés dans un hôtel chic de Munich. Tels deux grands fauves, ils se sont d'abord reniflés. Puis, au sortir de leur rencontre - la première entre des responsables russe et américain de haut niveau depuis l'investiture de Barack Obama -, ils ont arboré leur plus beau sourire carnassier. Les photographes ont pris des clichés de leur poignée de main, symbole d'une nouvelle ère. D'une nouvelle détente ?

La veille, Joe Biden avait fait le premier pas. Dans un discours très attendu, son premier à l'étranger, il a confirmé que la diplomatie américaine allait adopter un «ton nouveau» dans «ses relations avec le monde» - et particulièrement avec Moscou. «Nous allons appuyer sur le bouton de redémarrage, a-t-il déclaré devant un parterre soulagé, revisiter les nombreuses zones où nous pouvons et devons coopérer» avec le Kremlin.

Puis, dans un ballet diplomatique parfaitement huilé, Sergueï Ivanov a fait le second pas. «Les propos du vice-président Biden sont très positifs, a-t-il dit après son tête-à-tête avec Joe. Il est évident que la nouvelle administration américaine a un très fort désir de changement. Nous sommes donc prêts à collaborer avec elle.» Il y a deux ans, le langage était très différent. Dans la même enceinte, Vladimir Poutine avait prononcé un discours violent qui est resté dans les mémoires. Il y décrivait l'Amérique comme un «loup dangereux» qui «n'écoute personne».

C'est que, sous Bush, la tension n'a cessé de grandir entre la Maison-Blanche et le Kremlin, au point que l'on a redouté un retour à la guerre froide. A qui revenait la faute ? A l'Amérique d'abord. Les néoconservateurs avaient décidé de faire fi de la Russie, de ne plus tenir compte des avis de cette puissance affaiblie. Bush a lancé la guerre en Irak en contournant le Conseil de Sécurité dont Moscou est l'un des cinq membres permanents. Il a dénoncé le traité ABM négocié dans les années 1970, puis décidé, seul, de construire un bouclier antimissile et d'en installer certains composants en Europe, à quelques encablures de la Russie.


Ce n'est pas tout. Bush a refusé de négocier sérieusement le renouvellement des accords de désarmement stratégique, laissant craindre, au Kremlin, que le Pentagone ne relance une course aux armements nucléaires qui risquerait d'asphyxier une nouvelle fois l'économie russe. Pis encore, aux yeux du clan au pouvoir à Moscou : après la révolution des roses en Géorgie et la révolution orange en Ukraine, le président américain a déclaré à Bratislava, en 2005, qu'il entendait soutenir tous les soulèvements pacifiques dans l'ex- empire soviétique. Au Kremlin, on a pris cela pour une déclaration de guerre politique.
Mais la faute est évidemment partagée. Rasséréné puis exalté par la montée du prix des hydrocarbures et la déconfiture des Etats- Unis en Irak, Poutine a, lui aussi, adopté une posture de plus en plus agressive. Il a muselé l'opposition et les médias russes, lancé une très violente campagne antiaméricaine, et tenté de réimposer la mainmise de Moscou dans l'ex-empire soviétique et au-delà par un chantage gazier et des manoeuvres en coulisses. Début août 2008, alors que l'administration Bush était en bout de course et les cours du pétrole au sommet, il a envahi une partie de la Géorgie, répliquant de manière disproportionnée à l'attaque de Mikheïl Saakachvili contre l'Ossétie séparatiste. Enfin, Poutine s'est, au fil des ans, montré de plus en plus compréhensif à l'égard de l'Iran. Tout en vendant armes et centrale atomique à la République islamique, il a, au grand dam de Washington, refusé en 2008 tout durcissement des sanctions contre l'inquiétant programme nucléaire iranien.

L'échéance du traité Start
Aujourdhui, la donne américano-russe a radicalement changé. La Maison-Blanche, comme le Kremlin, a intérêt à reprendre langue. La chute vertigineuse du prix du pétrole et la terrible crise économique et sociale qui s annonce poussent une partie du pouvoir russe à s'entendre avec la première puissance économique et militaire de la planète. La volonté de Barack Obama de redorer l'image de l'Amérique et de régler plusieurs conflits en même temps conduit Washington à tendre la main à Moscou. Les sujets de discussion sont si nombreux, si complexes et si entremêlés que le marchandage, s'il a vraiment lieu, s'étalera sur plusieurs années.
Ce que les Américains ont à offrir ? D'abord, des avancées sur le nucléaire militaire. Le traité sur la réduction des armes stratégiques (Start) arrive à échéance le 5 décembre prochain, autant dire demain. Tout est à revoir : le nombre de têtes déployées et stockées, les procédures d'inspection et les méthodes de vérification. Le chantier est immense. Pour Moscou, de telles discussions sont impératives pour des raisons budgétaires - les armes nucléaires coûtent extrêmement cher à entretenir et à détruire - mais aussi politiques : «L'atome est le seul domaine où la Russie voit son statut de grande puissance unanimement reconnue», dit le spécialiste François Heisbourg. La Maison- Blanche pourrait donc lâcher du lest sur ce sujet très sensible à Moscou.
Elle pourrait aussi assouplir sa position sur le bouclier antimissile. De Varsovie et Prague, les Américains ont obtenu de pouvoir installer d'ici à 2012 dix engins intercepteurs en Pologne et un radar géant en République tchèque. Ils affirment que le but est de protéger les Etats-Unis et l'Europe d'un tir de missile en provenance d'Iran. Les Russes, eux, croient - ou feignent de croire - que l'objectif réel est de contenir leur force de frappe nucléaire. Ils exigent soit le retrait du projet, soit d'y être associés. Sinon ils menacent de déployer des batteries de missiles de moyenne portée Iskander dans l'enclave de Kaliningrad, à la frontière polonaise. Washington pourrait faire semblant de prendre cet ultimatum au sérieux.
Et puis Barack Obama pourrait reconsidérer l'épineuse question de l'élargissement de l'Otan. L'Amérique de Bush - comme celle de Clinton - en avait fait l'un des axes majeurs de sa politique étrangère. Les candidatures de la Géorgie et de l'Ukraine, qui exaspèrent Moscou, ont été repoussées l'an dernier. Mais les dossiers seront représentés au sommet du soixantième anniversaire de l'Alliance atlantique en avril prochain. Pendant sa campagne électorale, Barack Obama a dit qu'il allait les soutenir. Mais il pourrait ne pas faire de forcing.

Le troc afghan
Moscou aussi a plusieurs atouts dans son jeu. La carte iranienne d'abord. Les Américains pensent que si les Russes décident de lâcher Téhéran au Conseil de Sécurité et de ne plus lui vendre d'armes, le Guide suprême serait contraint de renoncer d'une manière ou d'une autre à son programme nucléaire et de réduire considérablement son soutien au Hezbollah et au Hamas. Mais au moment où Obamatend la main à Ahmadinejad, le Kremlin n'entend pas renoncer au vaste marché iranien, déserté par beaucoup d'entreprises occidentales, ni réduire son influence dans le Golfe, sans contrepartie majeure, politique et financière.
Seconde carte à la disposition des Russes : l'Afghanistan, où Barack Obama a décidé d'intensifier son effort de guerre. L'approvisionnement des troupes de l'Otan pose de plus en plus de problèmes. La voie par le Pakistan est très dangereuse. Tous les jours, des convois sont attaqués. Il faut trouver des routes alternatives. Par où ? Forcément par la Russie. Un accord a été passé avec Moscou en avril dernier pour le fret civil. Il a été gelé après la guerre en Géorgie, puis «réchauffé» la semaine dernière. Mais la question - cruciale - du transit du matériel militaire n'est pas réglée.
Toutes les données du troc, ou presque, sont donc sur la table : Moscou pourrait lâcher l'Iran et ouvrir ses routes vers l'Afghanistan si Washington abandonne (ou aménage sensiblement) son projet de bouclier antimissile, renonce à l'élargissement de l'Otan et/ou signe un nouvel accord sur les missiles nucléaires.
Apparemment Russes et Américains ont décidé de commencer par le dossier le plus urgent : le renouvellement du traité Start. A Munich, un haut responsable russe nous a confié que les négociations sur le sujet allaient commencer «dans un mois ou deux». Entretemps, les deux parties vont continuer de s'observer. A Washington, on va suivre avec beaucoup d'attention l'évolution du rapport des forces au Kremlin. Les durs du régime, qui ont beaucoup à perdre d'un rapprochement avec les Américains, pourraient essayer de faire capoter le grand marchandage. La semaine dernière, les autorités kirghizes ont demandé aux Américains de fermer leur base Manas, si importante pour la guerre en Afghanistan. Faut-il voir là, déjà, la main de ces faucons ? Beaucoup le pensent.

Vincent Jauvert