Le Monde (France): "Le pouvoir russe confronté aux effets de la crise"

 
 
 

Des milliers de manifestants ont protesté dans plusieurs villes de Russie, samedi 31 janvier, mécontentés par la crise et la politique du gouvernement. A Moscou, le rassemblement, de faible envergure, a été contré par 8 000 policiers anti-émeutes. Déployés dans les moindres recoins du centre, ils donnaient à la capitale l'aspect d'une ville en état de siège.


Des milliers de manifestants ont protesté dans plusieurs villes de Russie, samedi 31 janvier, mécontentés par la crise et la politique du gouvernement. A Moscou, le rassemblement, de faible envergure, a été contré par 8 000 policiers anti-émeutes. Déployés dans les moindres recoins du centre, ils donnaient à la capitale l'aspect d'une ville en état de siège.

Le téléspectateur russe n'en a rien su. Les chaînes russes de télévision ont préféré montrer la manifestation pro-Poutine organisée place du Manège, près du Kremlin, où des hommes en treillis, le sourire aux lèvres, offraient du thé et des gâteaux secs aux participants.

L'ampleur de la mobilisation policière à Moscou montre à quel point le régime craint la contestation sociale. Pendant les deux mandats présidentiels de Vladimir Poutine (2000-2008), les prix élevés du pétrole ont alimenté la croissance de l'économie et la stabilité du système politique. C'est en grande partie grâce aux pétrodollars que le Kremlin a pu édifier sa "démocratie contrôlée", caractérisée par la reprise en main des médias, la mise au pas de l'opposition, l'érosion des libertés tout juste acquises après l'écroulement de l'empire soviétique en 1991.

Or le sort de la Russie, second pays exportateur de pétrole après l'Arabie saoudite, est toujours étroitement lié au prix du baril, alors que celui-ci a perdu les trois quarts de sa valeur en huit mois. De plus, la production industrielle est tombée à son plus bas niveau depuis dix ans, mettant en question l'économie russe et la pérennité du "système Poutine".

A peine perceptible à Moscou, où le niveau de vie est le plus élevé du pays, le mécontentement gronde en province. La crise touche de plein fouet les "villes usines", héritage de l'époque soviétique, pourvoyeuses d'emploi pour toute la population. A Magnitogorsk, à Lipetsk, à Tcherepovets, les gros combinats métallurgiques tournent désormais au ralenti.

L'esprit de fronde est surtout visible à Vladivostok, en Extrême-Orient. Samedi, 3 000 personnes ont défilé à l'appel du Parti communiste dans cette ville du Pacifique. Les slogans hostiles au premier ministre Vladimir Poutine et au président Dmitri Medvedev y étaient plus virulents qu'ailleurs. "Poutine est fini !", "Medvedev est une serpillière", disaient quelques pancartes brandies par les "Tigres", une association d'automobilistes.

Cette province, à 9 300 kilomètres de Moscou, est aux abois depuis que le gouvernement a décidé, en décembre 2008, d'augmenter les taxes sur les voitures étrangères importées, une mesure destinée à soutenir l'industrie automobile locale. Saluée dans la partie européenne de la Fédération, la mesure est impopulaire en Extrême-Orient, car 60 % des petits entrepreneurs du cru tirent leurs revenus de la revente ou de la réparation de voitures japonaises d'occasion. Renoncer à ce commerce équivaut à mettre 200 000 personnes au chômage.

Pour ces revendeurs, faire venir des voitures produites à Toliatti (région de la Volga) ou à Nijni Novgorod (centre) est un pari impossible, l'opération se révélant trop coûteuse en frais de transport. La région d'Extrême-Orient, très éloignée de la prospérité moscovite, connaît chaque hiver des coupures de chauffage et d'électricité, tandis que l'industrie y est peu développée.

Depuis la décision d'augmenter les taxes sur les voitures étrangères, la population ne décolère pas. Mais il y a pire. En décembre 2008, la police locale a refusé d'intervenir. Il a fallu envoyer 9 000 policiers anti-émeutes venus de la Russie centrale et du Caucase. Le traitement de la crise aurait attisé les tensions entre le premier ministre, qui exigeait la démission du chef de la police, et le président, qui n'a pas voulu en entendre parler. "Les ordres venus d'en haut ne sont pas appliqués au bas de l'échelle, parce que les bureaucrates cherchent à se préserver", explique l'analyste Dmitri Orechkine.

En prévision d'éventuels mouvements sociaux, le tandem au pouvoir renforce le dispositif répressif. Les "troubles à l'ordre public", assimilés à la trahison d'Etat, pourraient relever d'un tribunal d'exception composé de trois juges. La loi n'a pas encore été adoptée. Face aux protestations des défenseurs des droits de l'homme, le représentant du président Medvedev à la Douma, Pavel Kracheninikov, a décidé de la modifier. Récemment, la police de Moscou a demandé aux recteurs des universités d'exclure les étudiants favorables à l'opposition. Les recteurs se sont contentés de convoquer les fortes têtes pour des "entretiens éducatifs".

Marie Jégo