Par Marie Jégo
"Le communisme, c'est les soviets et l'électricité", disait Lénine, "le poutinisme, c'est le gaz et la télévision", estime l'ancien vice-premier ministre Boris Nemtsov, passé à l'opposition. A cette liste, il convient depuis peu d'ajouter le cinéma. Depuis décembre, l'avenir du 7e art est entre les mains du premier ministre Vladimir Poutine, qui a pris la tête d'une nouvelle agence gouvernementale chargée de favoriser son essor.
Agacé par le déferlement de super-productions américaines au pays d'Eisenstein et de Dziga Vertov, les maîtres de l'avant-garde soviétique, Vladimir Vladimirovitch a décidé de donner un sérieux coup de pouce à la production nationale en supervisant personnellement l'aide de l'Etat à ce secteur.
Faut-il y craindre le retour de l'agitprop, la propagande de masse version bolchevique ? Après avoir placé les chaînes de télévision sous son contrôle, voici que le Kremlin jette son dévolu sur le cinéma. A l'été 2008, le ministre de la culture Alexandre Avdeev avait prévenu : l'Etat va passer commande de films au contenu plus "humain", plus "patriotique" que les productions actuelles.
Lors d'une réunion organisée à l'automne 2008 à Saint-Pétersbourg sur l'avenir du film russe, Vladimir Poutine a promis de consacrer 45 millions d'euros au cinéma en 2009 et de doubler la mise en 2010. L'aide ira aux réalisateurs capables "d'élaborer des valeurs correspondant aux besoins de la société et aux priorités stratégiques choisies pour développer le pays". Le ton a été donné dès l'arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine en 2000. Et d'ailleurs, si l'ancien colonel du KGB (services de sécurité) accorde une importance toute particulière au 7e art, c'est peut-être parce qu'il lui doit un peu sa vocation. Le film Le Glaive et le Bouclier, sorti en salles à Pétersbourg, sa ville natale, dans les années 1960, a été pour lui une véritable révélation.
Ebloui par les exploits du héros, un espion soviétique infiltré dans la Gestapo, le jeune Vova, âgé à l'époque d'une quinzaine d'années, a alors couru à l'antenne du KGB la plus proche pour y proposer ses services. L'officier de service lui aurait demandé de revenir dans quelques années, ce qu'il a fait. "J'ai été impressionné par le film parce que j'ai compris qu'un seul espion, plus qu'une armée entière, pouvait décider du sort de milliers de personnes", a-t-il confié bien plus tard.
Pour l'élite en uniforme aujourd'hui à la tête de la Russie, l'art doit être au service de l'Etat. En 2005, un fonds de soutien au cinéma patriotique a vu le jour, animé par des députés de la Douma, des représentants de l'administration présidentielle, des hommes d'affaires, entre autres le milliardaire Viktor Vekselberg, ainsi que Viatcheslav Ouchakov, chef adjoint des services de sécurité (FSB, ex-KGB).
Depuis 2006, le FSB a d'ailleurs renoué avec une tradition soviétique tombée en désuétude en 1989, qui consiste à attribuer des "Oscars" aux auteurs des oeuvres "les plus objectives" sur... l'activité des "organes". L'un des lauréats, l'acteur Evgueni Mironov a été primé pour son rôle dans le film Août 1944.
Il y interprétait le rôle d'un officier du Smerch (anagramme de smiert chpionam, littéralement "Mort aux espions"), l'unité du contre-espionnage militaire créée par Staline entre 1943 et 1946. Le Smerch est responsable, entre autres, de la disparition du diplomate suédois Raoul Wallenberg qui s'activa au sauvetage des juifs hongrois durant la seconde guerre mondiale et disparut après l'entrée des troupes soviétiques à Budapest, en 1945.
Bien sûr, le cinéma russe ne se résume pas à cette seule production patriotique. Les réalisateurs de talent, tels Pavel Louguine, Alexeï Guerman, Valeri Todorovski, Mikhaïl Kalatozichvili et bien d'autres n'ont pas de mal à trouver des sponsors ailleurs qu'au Kremlin. Toutefois l'aide de l'Etat n'est pas négligeable. Sur 98 films produits en 2007, la moitié l'a été grâce à des fonds publics.
A l'époque soviétique, malgré la censure et le contrôle du pouvoir, le cinéma d'endoctrinement a donné naissance à des films remarquables : Ivan le Terrible (Sergueï Eisenstein), Solaris (Andreï Tarkovski), Ironie du sort (Eldar Riazanov), Volga, Volga (Grigori Alexandrov). La même chose ne peut être dite de la production "patriotique" actuelle.
Difficile de trouver plus médiocre que sa dernière création, le film Les Autres (Tchoujie), sorti le 13 novembre 2008 en salles, qui décrit les turpitudes d'une équipe d'humanitaires américains accumulant les gaffes lors d'une mission dans un pays musulman. En opposition, les soldats russes en faction dans la région sont montrés sous un jour autrement plus favorable et leurs qualités humaines crèvent l'écran.
Le film a été produit par Russie unie, le parti de Vladimir Poutine. Il a été réalisé par Iouri Grymov, membre de la direction de Russie unie et ancien chargé de communication de Ioukos, l'ex-société pétrolière russe dont le patron, Mikhaïl Khodorkovski, purge actuellement une peine de huit ans de prison non loin de la frontière avec la Chine. Malgré un budget plutôt coquet - 8 millions de dollars - Les Autres a été largement boudé par le public, ses recettes ne dépassant pas 250 000 dollars.




