Par Jean-Michel Bezat"
On a réveillé l'ours qui dormait paisiblement, et le voilà qui saccage la forêt." Claude Mandil, directeur de l'Agence internationale de l'énergie (AIE) jusqu'en 2007, citait il y a quelques mois ce proverbe russe pour résumer l'attitude des Européens dans le conflit larvé sur le gaz qui les oppose à leur puissant voisin. Une manière imagée de dire qu'il vaut mieux négocier sereinement avec la Russie. Elle a toujours été un "fournisseur fiable", rappelle Gérard Mestrallet, PDG de GDF Suez, premier distributeur européen. Y compris aux pires moments de la guerre froide ou dans les années 1990, quand la transition du communisme au capitalisme aboutit à un délitement du pays.
L'image de l'ours agressif vaut-elle encore aujourd'hui ? Et la Russie est-elle plus une menace qu'un partenaire en puissance ? Dans le conflit l'opposant à Kiev, il est difficile de démêler les données commerciales des arrière-pensées politiques. Gazprom entend obtenir le règlement de la dette de 2,1 milliards de dollars due par son partenaire ukrainien Naftogaz. Cotée à la bourse de Moscou - où elle a perdu les trois quarts de sa valeur depuis septembre avec l'effondrement de la Bourse russe - Gazprom a des comptes à rendre à ses actionnaires (l'Etat russe au premier chef). Et elle est en droit de réclamer une hausse des prix de la précieuse molécule : l'Ukraine la paie encore 179,50 dollars les 1 000 m3, deux fois et demi moins cher que les Européens de l'Ouest ; Gazprom veut l'aligner en trois ans sur les prix du marché, conformément à l'accord signé en octobre 2008 par les premiers ministres russe et ukrainien, Vladimir Poutine et Ioulia Timochenko. L'explication économique a pourtant ses limites. Gazprom n'est pas une entreprise comme les autres, n'en déplaise à ses dirigeants. C'est Russia Inc., une compagnie au poids exorbitant (8 % du produit intérieur brut). Une puissance à la tête de laquelle, depuis 2000, M. Poutine a pris soin de placer des proches venus de Saint-Pétersbourg, comme Dmitri Medvedev, ancien président du groupe et désormais président de la Fédération, aujourd'hui remplacé par l'ex-premier ministre et "pétersbourgeois"Viktor Zoubkov. Ou Alexeï Miller, le directeur général du groupe, qui ne fait rien de significatif sans en référer à son puissant mentor. Ces relations endogames entre Gazprom et le Kremlin ne datent pas de l'ère Poutine, puisque le patron-fondateur du groupe, Viktor Tchernomyrdine, a ensuite longuement servi Boris Eltsine au poste de premier ministre.
Le contexte politique pèse aussi très lourd dans la nouvelle "guerre du gaz". Depuis la "révolution orange" de l'hiver 2004-2005 et l'accession au pouvoir à Kiev des partisans de l'ouverture à l'Ouest conduits par le président Viktor Iouchtchenko, Moscou n'a jamais accepté les velléités ukrainiennes de rejoindre l'UE et encore moins d'adhérer à l'OTAN. M. Poutine a récemment jugé que ce pays, qu'il juge fait de bric (Europe centrale) et de broc (territoires concédés pas la Russie), "n'est même pas un Etat" !
La crise géorgienne d'août 2008 a renforcé les craintes des Européens et des Américains pour leur sécurité énergétique. Un des grands oléoducs approvisionnant le Vieux Continent en pétrole, qui court du port azéri de Bakou au terminal turc de Ceyhan en traversant le territoire géorgien (doublé d'un gazoduc sur une partie du trajet), s'est retrouvé à portée des canons de l'armée russe. Ce n'est pas un hasard si, un mois plus tard, le vice-président américain, Dick Cheney, faisait une tournée dans trois pays servant de "corridor énergétique" : l'Ukraine, la Géorgie et l'Azerbaïdjan. Preuve que ces deux derniers pays sont essentiels pour l'écoulement des hydrocarbures d'Asie centrale vers les marchés européen et américain.
L'UE et la Russie sont-elles condamnées à entretenir une éternelle méfiance réciproque ? Pour l'heure, la Russie est aussi dépendante de l'Union européenne que l'UE est dépendante d'elle : en dehors du marché domestique, la quasi-totalité de sa production gazière est écoulée en Europe. Les exportations vers l'Asie resteront marginales tant que de grands "tuyaux" ne seront pas construits et que les usines de gaz naturel liquéfié (GNL) de Sakhaline ne produiront pas à plein régime.
L'idée de dépendance est à relativiser. Les Vingt-Sept importent 26 % de leur gaz de Russie, mais celui-ci ne représente que 7 % de leur consommation d'énergie. Cette part augmentera - les Russes détenant un quart des réserves mondiales -, mais plusieurs pays d'Europe construisent de nouveaux terminaux méthaniers qui leur permettront de diversifier - et de sécuriser - leurs approvisionnements. Et le gaz n'est pas aussi stratégique que le pétrole (irremplaçable dans les transports) : on peut lui substituer du charbon, du fioul ou de l'électricité dans ses usages industriels et domestiques.
Depuis des mois, Moscou et Bruxelles tentent de sceller un "partenariat stratégique" dont l'énergie serait un chapitre-clé. Mais les contentieux sont importants, notamment sur l'ouverture des marchés. La Russie rejette obstinément tout accès à ses gazoducs, monopole de Gazprom, à des compagnies occidentales. Elle cherche à prendre le contrôle des voies d'acheminement vers l'Europe, comme elle l'a fait en Serbie et en Biélorussie. En réplique, les pays européens menacent de freiner les ambitions européennes du groupe russe dans la distribution de gaz au client final.
Ligne de fracture entre les deux "blocs", l'énergie est aussi un puissant facteur de division des Européens eux-mêmes, entretenu par Moscou. L'Europe centrale et orientale est plus dépendante et plus antirusse pour avoir été un demi-siècle sous le joug soviétique. Plus conciliantes, l'Allemagne, la France et l'Italie importent beaucoup de gaz de Russie mais l'ancienneté de leurs relations avec Moscou et la puissance de leurs groupes d'énergie (E.ON Ruhrgas, GDF Suez, ENI...) rendent les partenariats avec Gazprom plus équilibrés.
Le remède ? "Le problème de l'Europe n'est pas une dépendance excessive au gaz russe, mais la division politique résultant d'un marché fragmenté", analyse Pierre Noël, chercheur au European Council on Foreign Policy. La solution passe, à ses yeux, par la création d'un marché unique capable de "dépolitiser" la relation gazière avec la Russie et d'améliorer la sécurité d'approvisonnement. "L'achèvement du marché intérieur est prioritaire", acquiesce M. Mandil. Peut-être l'ours redeviendrait alors plus paisible.




