Par Daniel Vernet
Après avoir ordonné aux médias russes de bannir le terme de "crise", Vladimir Poutine a changé brusquement de ton. D'abord parce qu'il lui était de plus en plus difficile de nier la réalité, à savoir que la Russie n'est pas épargnée par la dépression mondiale, mais aussi, et peut-être surtout, parce que les turbulences économico-financières lui fournissent une excellente occasion d'alourdir l'emprise de l'Etat sur l'économie et la société.
Ce n'est pas nouveau. Après le chaos destructeur des années Eltsine qui s'est traduit par un recul de la richesse nationale, accompagné de l'éclosion d'un capitalisme sauvage, le président aujourd'hui premier ministre s'était employé à mettre de l'ordre. Il a réorganisé autour de quelques grandes sociétés les secteurs-clés, en particulier les ressources énergétiques et naturelles, qui représentent l'essentiel du produit national brut. La direction de ces conglomérats, dont la ressemblance avec les grandes entreprises de l'époque soviétique n'est pas purement fortuite, a été confiée à des proches de M. Poutine, occupant par ailleurs des postes importants dans le gouvernement et l'administration. Il en allait de même du temps de Boris Eltsine.
En Russie, un oligarche chasse l'autre. A cette différence près que, dans les années 1990, une forme de concurrence, voire de "libre entreprise", a favorisé l'apparition d'hommes d'affaires indépendants du pouvoir. Sous le régime Poutine, ceux-ci ont été chassés. La condamnation de Mikhaïl Khodorkovsky est là pour rappeler à ceux qui n'auraient pas compris que toute velléité d'autonomie par rapport au Kremlin sera punie.
Ainsi le clan au pouvoir contrôlait déjà directement ou indirectement la plus grande partie de la richesse nationale, des exportations, des rentrées de devises et des sources de financement public. Sans doute n'était-ce pas assez. Dans un discours prononcé, jeudi 20 novembre, au congrès du parti Russie unie, qu'il préside bien que n'en étant pas officiellement membre, M. Poutine a annoncé un renforcement du capitalisme d'Etat. Il n'a pas parlé - pas encore ? - de retour à la planification, mais les dirigeants des grandes entreprises ont été invités à discuter avec le Kremlin de "leurs orientations, branche par branche". Personne ne sera obligé de les suivre, a cru bon d'ajouter le chef du gouvernement, mais les indications officielles seront pour le moins une "ardente obligation" - c'est l'expression employée par de Gaulle dans les années 1960 à propos de la planification souple "à la française". Dans le même temps, les entreprises russes seront incitées à emprunter auprès des banques russes plutôt qu'à l'étranger, et les Russes qui en ont les moyens devront investir en Russie plutôt que dans les paradis fiscaux.
Considérées une à une, ces mesures ne sont pas toutes critiquables. Elles prennent place, toutefois, dans un ensemble de contraintes (existence d'un parti officiel dominant, mise au pas des médias, contrôle de la justice) qui consolident le caractère autoritaire du régime. Les vieux réflexes reprennent le dessus, comme le montre la réaction d'un gouverneur de province (nommé par le pouvoir central comme tous ses collègues) à l'intervention de M. Poutine : "Les hommes d'affaires et les fonctionnaires portent la responsabilité commune de maintenir la cohésion du collectif de travail", un vocabulaire issu en droite ligne de la vulgate soviétique.
En contrepoint, le président Dmitri Medvedev continue de discourir sur les méfaits de la bureaucratie et sur la priorité qui doit être accordée au citoyen par rapport à l'Etat, comme s'il s'était résigné à jouer ce que, jadis, Lénine appelait "les idiots utiles".




