VLADIMIR PUTIN
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VLADIMIR PUTIN

Media Review

23 november, 2008 18:57

Le Point (France): "Vladimir Poutine, un impérialiste moderne"

Pour cerner Vladimir Poutine, le véritable maître de la Russie, il faut revenir au XIXe siècle finissant. L'aristocratie russe y traîne sa langueur et, comme dans l'oeuvre de Tchekhov, elle s'interroge sur sa propre vacuité et son incapacité à se satisfaire de ce qu'elle est. Consciente d'appartenir déjà au monde d'hier, elle se maintient dans une indolence cruelle. Nous sommes loin de la société capitaliste ébauchée par Engels et Marx. Vue de l'ouest de l'Europe, c'est une société postféodale qui ne parvient pas à se convaincre du bien-fondé du libéralisme, qu'une insuffisante bourgeoisie industrieuse tente de promouvoir contre l'esprit des aristocrates cultivés et des enfants de serfs incultes.

Pour son livre « Une exécution ordinaire » (Gallimard, 2007), l'écrivain Marc Dugain a étudié de près le fonctionnement du régime russe et la personnalité de Vladimir Poutine. Pour Le Point, il dresse un portrait féroce de ce dernier.

Marc Dugain

Pour cerner Vladimir Poutine, le véritable maître de la Russie, il faut revenir au XIXe siècle finissant. L'aristocratie russe y traîne sa langueur et, comme dans l'oeuvre de Tchekhov, elle s'interroge sur sa propre vacuité et son incapacité à se satisfaire de ce qu'elle est. Consciente d'appartenir déjà au monde d'hier, elle se maintient dans une indolence cruelle. Nous sommes loin de la société capitaliste ébauchée par Engels et Marx. Vue de l'ouest de l'Europe, c'est une société postféodale qui ne parvient pas à se convaincre du bien-fondé du libéralisme, qu'une insuffisante bourgeoisie industrieuse tente de promouvoir contre l'esprit des aristocrates cultivés et des enfants de serfs incultes.

Blessure

La Grande Russie, qui aime à se distinguer du reste de l'Europe, est trop joueuse pour préférer la réussite par le profit à celle que lui confère la rente. Faute d'un capitalisme authentique, les esprits révolutionnaires se chauffent à l'aune de l'injustice et du mépris des puissants pour les faibles. La réaction aux idéaux importés ne comporte aucune nouveauté, la police politique se contente de traquer plus ou moins mollement les plus échauffés des contestataires, puis de les déporter dans une région de l'Est extrême qui ne connaît que deux saisons : celle des moustiques et celle du froid polaire. La révolution éclate sur le terreau de la défaite militaire contre l'Allemagne. Elle s'installe par des massacres, car il faut bien vaincre la résistance aux idées nouvelles. Puis les idées généreuses sont très vite confisquées par une minorité meurtrière qui n'entrevoit que la terreur comme mode de gouvernement. Les bolcheviques s'interdisent de toucher aux fondements de la Russie éternelle, instituée sous Ivan le Terrible, où un nationalisme forcené et impérialiste doit suffire à masquer un mépris chronique pour la vie humaine et les libertés. Au prétexte de partager les restes d'une aristocratie ruinée, on restaure la surveillance des individus et la déportation des déviants quand la mort ne les a pas libérés.

Poutine naît quelques mois avant que Staline s'éteigne. De ce dernier il n'a probablement entendu que des éloges larmoyants venant de son grand-père, cuisinier du tyran. Son enfance dans un appartement communautaire à Saint-Pétersbourg l'a initié aux joies et aux frustrations salutaires du socialisme et il a les rêves chevaleresques des enfants de son âge. Il veut devenir espion. Le régime en a tant de nécessité qu'il ne lui est pas difficile de concrétiser son rêve, même si sa nature emportée et une intelligence jugée moyenne ne lui permettront pas de rejoindre l'élite du renseignement qui opère au-delà du Rideau de fer. Il débute chez lui dans la surveillance des opposants politiques, où il excelle, avant de poursuivre à Dresde, dans la république soeur où la Stasi rêve d'être fondue avec le KGB. De son séjour en Allemagne de l'Est, peu de chose a perlé, signe qu'il n'y a rien fait de notoire si ce n'est de s'en échapper à la chute du Mur en chargeant dans son coffre de voiture une machine à laver. Cet effondrement le laisse circonspect : comment un régime aussi exemplaire a-t-il pu céder à la pression réactionnaire sans se battre ? Mais Poutine ne se laisse pas aller à la dépression postcommuniste, il met de l'ordre dans ses idées, ce qui lui permet d'établir ses priorités. Il est avant tout un Russe orthodoxe. Il est ensuite un homme des services secrets, quel que soit le régime en place. Cela n'empêche pas de concevoir une véritable frustration au spectacle du démantèlement du KGB, accompagné par l'ouverture de ses archives. La violence morale faite aux siens ne restera pas impayée. La blessure n'entame pas sa capacité d'adaptation.

Mentor déchu

Alors qu'Eltsine couvre la privatisation la plus brutale de l'histoire de l'économie dans une atmosphère de corruption, d'effondrement de l'armée et des services publics, Poutine rejoint le maire de Saint-Pétersbourg, Sobtchak, pour devenir rapidement son directeur des affaires internationales. Cet autre corrompu notoire sera inquiété plus tard sans que son proche collaborateur s'en trouve sali. Le fonctionnaire municipal s'est tout de même payé une maison d'un demi-million d'euros en quelques mois, demeure qui brûlera ensuite par la faute d'un sauna défectueux. Son mentor déchu, Poutine est appelé à Moscou, où il est très vite propulsé par ses anciens collègues à la tête du FSB, le nouveau sigle du KGB. Sans doute son ascension fulgurante doit-elle à ses qualités propres et à une surprenante énergie, mais elle est considérablement dopée par le besoin de revanche et l'appétit pour l'argent d'un corps autrefois puissant pris de vitesse par des oligarques issus pour beaucoup du Parti communiste. Cet homme porté par toutes les ombres de l'ancien régime a pour mission de reprendre ce qui leur a été volé par des « opportunistes cosmopolites ». Les Russes gardent le souvenir d'une époque Eltsine où l'on pouvait parler de tout et partout. Et pour cause, les censeurs de la Russie éternelle étaient ailleurs, absorbés par une prévarication sans bornes. Le président lui-même et sa famille n'y échappaient pas. Le départ du symbole de la chute du communisme, affaibli par l'alcoolisme, les affaires et la guerre en Tchétchénie, était inévitable. Son entourage et les oligarques qui le soutiennent s'accordent alors sur le plus petit dénominateur commun, Vladimir Poutine. Premier ministre, puis président à la surprise générale, il ne reniera pas ses engagements à l'égard de la famille Eltsine, qui échappe à des poursuites justifiées. Mais aux oligarques qui se pensaient les ventriloques de la marionnette qu'ils avaient promue, il répond par la force. Il les éloigne du pays et interdit la politique à ceux qui restent. Khodorkovski, le magnat du pétrole, ne le prend pas au sérieux. Il le déporte près d'une mine d'uranium, en Sibérie, sous prétexte de fraude fiscale. Jour après jour, les hommes de l'ombre reprennent leur place en politique et un pouvoir économique qu'ils n'avaient jamais espéré.

Poutine a compris qu'il était un homme d'Etat quand, aidé par une nature belliqueuse, il a décidé de s'affranchir délibérément du respect de la vie humaine. Dans l'affaire du sous-marin le « Koursk », du théâtre de Moscou ou de l'école de Beslan, le paranoïaque de combat met la brutalité au service de ses idéaux. La Tchétchénie menace son impérialisme, il la rase. L'Ukraine est tentée par l'Otan, il lui coupe le gaz. La Géorgie fait allégeance à l'Europe, il l'envahit. Il est caractéristique des hommes politiques russes, qui sont toujours d'un autre temps que le leur. En revanche, il est bien dans son époque quand il utilise avec excès l'iconographie du jeune dirigeant en bras de chemise, col ouvert, mais, signe qui ne trompe pas, il ne desserre jamais les mâchoires.

On aurait tort de l'accuser du meurtre de la journaliste Politkovskaïa. Sa mort lui a été offerte par ses vassaux tchétchènes, signe d'allégeance dans le respect d'une tradition qui remonte à Ivan le Terrible. On le sent parfois un peu désespéré de n'avoir aucun modèle à offrir si ce n'est de prendre un contre-pied maladroit des positions occidentales et de donner au monde le spectacle d'un ultralibéralisme biaisé par des appropriations scandaleuses où cohabitent sous un même drapeau une concentration sans précédent de milliardaires mafieux et un peuple hébété, convaincu de voter pour l'homme qui leur a rendu leur honneur. Ce président à vie, trapéziste de la Constitution après avoir atomisé son opposition par l'intimidation physique, pense qu'il ne connaîtra pas de son vivant la fin annoncée du pétrole et du gaz. Aussi profite-t-il de cette rareté pour imposer le silence à une scène internationale qui, assoupie par le consensus de « l'après-chute du Mur », prend conscience que le terrorisme n'est pas la seule menace pour la paix mondiale. Jusqu'où est-il prêt à aller pour conforter son peuple dans sa fierté retrouvée à son drapeau ? Loin, c'est une certitude, trop loin pour nos esprits déshabitués à la brutalité compulsive. Et l'affaiblissement des Etats-Unis par la crise financière dont ils sont responsables pourrait lui fournir quelques occasions d'occuper le devant de la scène.